Pour ne pas reparer le silence

Par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.

Le mois d’octobre a marqué le premier anniversaire du mouvement #MeToo, qui a incité plus d’une victime de violence sexuelle à briser son silence. Le fait que violence sexuelle égale viol dans l’esprit de bien des gens peut nous faire oublier que d’autres gestes d’apparence anodine tombent également sur ce spectre. Or le viol est la forme la plus extrême et la plus rare de violence sexuelle tout à la fois; c’est aussi la mieux comprise.

Par contre, la notion même de viol comporte aussi ses nuances: la majorité des viols ne sont pas commis dans une allée sombre, par un étranger. De fait, près de 9 victimes sur 10 connaissent leur agresseur (Statcan).

La violence sexuelle part d’un regard ou d’un commentaire, d’une blague, d’une photo, pour se rendre jusqu’aux attouchements non consentis et ultimement au viol; elle couvre un spectre très large. Voyez plutôt:

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Source: Français | Anglais

Alors #MeToo, sans toujours chercher à identifier l’agresseur (le contraire est la norme plutôt que l’exception), a permis de conscientiser la population à l’omniprésence de la violence sexuelle et aux nombreuses formes de violence sexuelle dans nos sociétés. Et surtout, à l’impact qu’a cette violence sur les victimes, même si on la considère souvent anodine. Certainement que ça en aura choqué plusieurs, car on aime certainement de croire mieux que ce que le miroir de #MeToo nous renvoie comme image.

Des cas plus extrêmes ont presque versé dans la justice sommaire, où les médias sociaux ont fait office de tribunaux publics. Les jugements catégoriques et sans appel qui en résultent servent mal la cause du progrès pour certain.e.s, mais rétablissent l’équilibre entre victime et agresseur pour d’autres. Ce débat a causé des divisions et des critiques (d’ailleurs légitimes d’un point de vue judiciaire et légal) qui ont été exploitées par certains pour tenter d’endiguer le mouvement (FÉÉCUM).

Rien n’y fit. C’est que le silence, une fois brisé, se répare difficilement.

Ayant enfin trouvé un auditoire attentif au récit de leurs expériences, les victimes de violence sexuelle se sont libérées par milliers du poids de leurs secrets, gardés à l’abri du jugement d’une société dont le premier réflexe reste malheureusement de blâmer la victime. On peut sans doute attribuer une partie de l’ampleur qu’a pris #metoo au phénomène de l’ «echo chamber», mais pour cette même raison, l’ampleur qu’a pris le mouvement - et la rapidité avec laquelle il s’est répandu - témoigne d’une problématique réelle et profonde qui n’épargne aucune société moderne.

Quant à la société, l’affaire de la confirmation du juge américain Brett Kavanaugh (Radio-Canada), aux États-Unis, a fait tomber bien des illusions. On y a vu le sexisme et le paternalisme institutionnalisé dans toute sa splendeur. La manière dont les gestes reprochés au juge ont pu être banalisés comme «des erreurs de jeunesse», comment l’homme qu’il est devenu ne devrait pas répondre des actions de celui qu’il a été et, pire que tout, le refus obstiné de se soumettre à une enquête pour des raisons qui ne peuvent être identifiées autrement que par privilège ont bien montré comment la balance penche encore résolument du côté de l’accusé dans les cas de violence sexuelle. On a demandé à celle qui l’accuse - qui n’a absolument rien à gagner à se placer dans cette position délicate, comme les suites de sa sortie de l’ombre l’aura démontré - de revivre un traumatisme sous les yeux avides d’une nation qui aura ensuite été témoin de la force du statu quo. Tout ça; tout ce silence, toute cette souffrance, toutes ces cérémonies pour rien? Et on se demande vraiment pourquoi il n’y a que 2% des victimes qui déclarent leur agression aux autorités? Quand on voit où la dénonciation peut mener la victime, la question ne se pose pas.

Les victimes ont vu le président américain se moquer de la victime devant les médias (La Presse), et s’excuser auprès du juge «pour la douleur et la souffrance terrible [qu’il a] été contraint d'endurer» (Radio-Canada). Au nom de la nation, rien de moins! Tant que ça distrait le peuple et rehausse leur crédibilité auprès de l’électorat, le reste importe peu; l’objectif ultime reste de gagner la prochaine élection avant de réparer le système. Mais les victimes ont aussi et surtout constaté la force du privilège masculin: on croira cent fois un homme blanc dans une position d’autorité avant d’accorder une once de crédit à sa présumée victime. Il lui suffit d’entretenir le doute; à la victime de tout prouver, et en cas d’échec passer pour une menteuse. Cette farce grotesque a montré aux victimes la limite des belles paroles et des bonnes intentions en leur envoyant un message à peine voilé de retourner dans l’ombre, souffrir en silence. Parce que ça adonne mieux pour le monde en haut.

Brett Kavanaugh a pratiquement été élevé en martyre de la droite américaine, et confirmé comme juge à la Cour suprême (une position à vie) en dépit de l’opposition non seulement des protestataires qui dénoncent les actes qui lui sont reprochés, mais aussi du milieu juridique qui remet en doute son impartialité à la suite de son contre-interrogatoire (Radio-Canada). Essentiellement, sa carrière est plus importante que le traumatisme vécu par sa victime aux yeux des décideurs. Tout à l’opposé, le mieux que Christine Blasey-Ford puisse espérer est de retourner dans un relatif anonymat; talonnée sans cesse par les journalistes, les menaces de mort et les insultes à son égard se sont multipliés au point où elle et sa famille ont dû se placer sous la protection de la police (Radio-Canada).

On reconnaît là les mêmes méthodes qui ont visé les parents d’enfants morts dans la tuerie de l’école Sandy Hook, devenues une arme de prédilection pour intimider les victimes qui dénoncent l’inaction du gouvernement (La Presse). Ceux-là agissent semble-t-il en toute impunité, pour ruiner l’existence de gens sur qui pèse déjà une immense souffrance.

Où est la justice?

D’après la loi, Kavanaugh est innocent jusqu’à preuve du contraire, faut-il le rappeler. La justice et la loi sont deux choses parfois bien différentes, qui se trouvent souvent confrontées dans les cas de violence sexuelle. Le montant de preuve nécessaire pour inculper un agresseur en cas de viol est déjà immense. Encore là, la rapidité avec laquelle il faut agir et les restrictions imposées à la victime (ne pas se laver, ne pas se brosser les dents, ne pas se changer, etc.) vont entièrement contre l’instinct naturel d’une personne venant de subir ce crime. Alors imaginez à quel point le processus n’est pas adapté pour traiter les autres formes de violence sexuelle, où deux versions d'une même histoire sont confrontées et que l'accusé bénéficie de la préseomption d'innocence.

Et toute la résistance vient du fait que les rarissimes cas - on parle de 2% - de fausses accusations (CALACS) bénéficient d’une couverture médiatique complètement disproportionnée. S’il y avait autant de désir pour les victimes de viol de dénoncer publiquement leur agresseur et de s’afficher comme victime, qu’il y en a chez les présumés agresseurs faussement accusés pour clamer leur innocence, peut-être y aurait-il suffisamment d’eau au moulin pour inverser la tendance? Peut-être le public croirait-il alors les 98% de victimes qui ont vécu un traumatisme vérifiable?

On se demande ce que ça va prendre. #MeToo a libéré la parole autour de la violence sexuelle et la dénonciation de la culture du viol, a donné aux victimes un auditoire qui leur accorde toute la crédibilité qu’elles méritent, mais il faudra évidemment un changement systémique pour concrétiser ces avancées. Le fait demeure que l’agresseur qui choisit de nier - peu importe son degré de culpabilité - l’accusation a plus de chances de s’en sortir sans séquelles (quelques bleus à sa réputation, soit) que sa victime.

Le changement générationnel qui s’amorce avec le départ des baby-boomers qui cèdent leur place aux milléniaux nous place dans une position délicate: on veut le changement, mais nous ne sommes pas encore installés dans les hauts-lieux du pouvoir qui permettent effectivement d’amener ce changement. Évidemment d’ici 20 ou 30 ans, les milléniaux domineront le paysage politique et institutionnel, et alors ce sera la génération suivante qui peinera à amener les changements qui représenteront une nouvelle phase d’évolution dans les mentalités.

Entre temps, #MeToo et la libéralisation de la conversation autour de la violence sexuelle, à quoi s’ajoute un changement profond dans l’opinion publique quant au traitement des victimes et à leur droit d’être crues, auront quand même permis un certain progrès. Les changements sociétaux de grande ampleur prennent des années à se concrétiser par des changements systémiques, mais le jour viendra - du moment qu’on n’abandonne pas en cours de route. Il faut savoir jouer de patience et de persistance tout à la fois.

Pour sa part, la FÉÉCUM compte donner un nouvel élan à sa campagne #consentementudem cette année, pour continuer de promouvoir la culture du consentement sur le campus. Pour pouvoir, faut que l’autre veuille; si l’autre ne veut pas, tu ne peux pas. Et il n’existe pas mille façons de le savoir - il faut demander.

Pourtant simple. Ce qui ne fait qu’ajouter aux tristesses et frustrations.

De plus, pour qui l’ignore, une personne intervenante en violence à caractère sexuel s’est ajoutée à l’équipe des services aux étudiantes et aux étudiants du campus de Moncton. Elle a le mandat d’accompagner et d’appuyer les victimes, que ce soit pour les guider dans le processus de dépôt d’une plainte ou accusation, ou simplement pour leur offrir une oreille attentive et des conseils en vue de se relever du traumatisme subi.

N’hésitez pas à la contacter (UMoncton). Même sans porter plainte ou nommer l’agresseur - car la décision revient à la victime - il est important que les incidents liés à la violence sexuelle sur notre campus soient rapportés. Il est possible de laisser une trace confidentielle de ce qui vous est arrivé dans le but d’appuyer les efforts de prévention, si vous ne voulez pas aller plus loin.

Malgré la lenteur déplorable du progrès, nous sommes enfin engagés sur la voie du changement; il ne faut pas laisser les victimes se faire intimider, il ne faut pas laisser leur crédibilité être remise en question. Nous vous croyons, nous vous écoutons, nous vous appuyons, nous vous comprenons.

Pour ne pas réparer le silence.

Aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.

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